cybersahara

Les filles et l’oeil des baramika 3

dimanche 24 septembre 2006 par Abdessalam Idriss

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Elmouhendis

Sur le plateau en forme de paume de la main qui a donné son nom, Tidikelt, à la région Paume de Main, on aperçoit la première casbah fortifiée et, derrière, les remparts de la seconde casbah que les pluies rares et violentes n’ont pas totalement ruinée. Inlassable, l’érosion du temps s’attaque, déjà, à la première mosquée, aux trois quarts enterrée par un mélange durci d’argile et de sable. Malgré les brise-vents, en branches de palmiers, régulièrement superposées, l’erg menaçant oblige le déplacement du ksar vers l’ouest. Au fond de plusieurs ravins, gisent les squelettes des anciennes demeures abandonnées, livrées aux ténèbres. Les enfants qui traversent la luxuriante palmeraie, venant des ksours voisins, redoutent l’image obscure de ces maisons à demi enfouies, résurgentes et cadavériques. Jamais au grand jamais, il ne leur viendrait, à l’esprit, l’idée de descendre dans ces creux de dunes désaffectées, froides. Les quelques palmiers isolés, sans aucun entretien, qui en émergent, semblent abandonnés à leur mort certaine, dans le plus grand dénuement. Un bon coup de respiration, à grand empressement, et les enfants s’éloignent. Ils récitent en chantant la dernière leçon apprise. Ils reprennent courage. Ils cueillent sur les jeunes palmiers les dattes vertes qui ne grandissent pas. Celles qui soignent. Un matin de printemps, ils rencontrent Elmouhendis, « l’ingénieur », surnommé ainsi en raison de sa parfaite maîtrise de l’art et de la science de la terre, des parcelles et des cultures de la palmeraie. Un don du ciel, tabarak Allah. C’est lui qui, grâce à sa bonne foi, « niya », ubiquité de ses secrets, va produire, Grand Agronome de la communauté, le premier, les plus beaux et non moins délicieux fruits et légumes. Pour ne citer que tomates sucrées, grenades vierges, tabac exporté, fraîches céréales et fruits multivitaminés. Il explique patiemment aux enfants curieux. Il raconte les cent quarante variétés principales de dattes et ses histoires naturelles merveilleuses. Leur imaginaire vibre de toutes ses forces. Eclaircie motrice de leurs épanouissements. Par petits groupes, ils se rejoignent peu à peu.

Khider-Khider

En un balancement régulier de droite à gauche, côte à côte, le timbre de l’une encourageant le souffle de l’autre, les élèves lisent à voix haute, à tue-tête, à l’unisson. Charmés par la personne qui, avec tendresse, leur dispense une première instruction. Infatigable. Imperturbable. Si proche d’eux, lui qui se revoit assis à leur place, il n’y a pas si longtemps, dans les mêmes postures, les mêmes joies, le même univers, assis en tailleur, sujet aux mêmes distractions. L’irréductible jeune étudiant barmaki, oeil vif, qui, au gré de ses facultés, use de la féconde liberté d’un savoir supérieur. Lui qui se souvient des cris de l’oiseau vert, Khider-Khider, préféré des petits enfants de son âge. Lorsque les élèves clament leur joie exubérante à l’oiseau visiteur, le premier taleb raconta son histoire un peu triste mais qui finit bien. Avec l’assentiment du père, la mère voulut égorger son fils. Elle envoya sa fillette chercher son frère à l’école. Mais la soeur qui avait des doutes, un pressentiment, quant à l’intention de sa maman, dit à son frère :

— ma guetlek ji ou ma temchi, je ne t’ai pas dit viens et n’y va pas.

Mais, ignorant du drame qui se prépare, le taleb, ayant compris que la mère réclame son enfant, lui demanda de la rejoindre. La mère commença par raser la tête de son fils, en prenant grand soin de le blesser, un peu plus, à chaque maladroit coup de main. Tant et si bien, blessure après blessure, le fils comprit. Il dit à sa maman :

— Si tu veux me raser la tête, fais-le, si tu veux m’égorger, égorge-moi !

Ce qu’elle finit par faire. Et le père et la mère de manger l’enfant. Sa soeur s’y refusa. Elle demanda toutefois qu’on lui remette les os. Rassemblés, elle les enterra prés de la saguia où coule l’eau plus limpide que l’azur. Jour après jour, elle rendit visite aux restes de son frère qu’elle déterrait chaque fois. Régulière, fidèle et obstinée. Au bout d’une semaine, lorsqu’elle creuse le trou pour s’enquérir des ossements de son frère, ces derniers devinrent un bel oiseau qui s’envola avant même qu’elle ne put l’attraper.

— Moi, l’oiseau Khider-Khider, ma mère m’a égorgé, mon père s’est nourri de ma chair, ma soeur Fatma, la douce, l’affectueuse, a rassemblé mes os ...

— Que Dieu rassemble nos os, à tous les deux, au céleste jardin, au paradis ! reprit-il, planant dans les airs, au-dessus des têtes chavirées.

Le bel oiseau survola le tbol, instrument à percussion, autour duquel les femmes se réunissent pour chanter et infléchir la voix. Au milieu du groupe, se tient assise la mère de Khider. Lorsque le bel oiseau passe, tout le monde est unanime pour apprécier son chant aux accents si délicats et si tristes.

— Cette femme, parmi vous, qu’elle ferme les yeux et ouvre la bouche. Ordonna l’oiseau. Je lui jetterai du poison et elle mourra. Et il le fit.

Arrivé prés de la mosquée, le bel oiseau y trouva son père en compagnie. L’un après l’autre, chacun lui demanda « chante-nous une chanson ».

— Non, répondit-il, à moins que cet homme, parmi vous, ne ferme les yeux et n’ouvre la bouche !

A l’instant où l’homme s’exécute, le bel oiseau lui lance un poison. L’homme meurt. Puis, enfin, il rencontra une troupe de fillettes qui s’exclamèrent en choeur, à son apparition, « chante, chante, chante bel oiseau ! ».

— Je ne chanterai que si cette fille - il désigne sa soeur - ferme les yeux et s’assoit en tailleur, jambes pliées en quatre.

La fillette ne voulut point s’exécuter. Mais, après l’insistance générale, elle finit par accepter la proposition. L’oiseau chanta, chanta et chanta. Il se posa sur ses genoux. Il redevint humain. Le frère et la soeur se reconnurent. Tous les élèves, pantois, n’en finissent pas de s’émerveiller.

aqarbiche

En « aqarbiche », l’école, Elhassan exerce ses cordes vocales, sa mémoire des sons. Il registre sa voix. Graves, aigus, articulations, intonations, liaisons, silences, accélération, ralentissement, double lettre, voyelles, mots épelés, phrases. Un maître le dirige en cette voie, le conseille, l’oriente, lui enseigne l’art de lire, l’art d’écrire, la récitation et le discours. Très tôt, au petit jour, les enfants se regroupent dans la pièce attenante à la grande salle de prière de la mosquée de terre blanchie à la chaux. L’après-midi, ils reviennent entre l’asr et le maghreb. Ceux qui habitent loin déjeunent au centre de la zaouïa où sont accueillis les voyageurs. Jusqu’au jour où, achevant ses premières classes de rhétorique, il sut par coeur le Livre sacré. A l’âge de dix ans. Tabaraka Allah. Une grande fête se prépare. Il fut aspergé, douché par une pluie de feuilles de henné des jardins du Taouat.



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